Je reprends donc mon récit après l'atterrissage réussi de Monique, ma sœur.

    Si la pratique religieuse était bien le cadre moral essentiel de la vie à Pasteur, cela ne faisait pas pour autant de l'école un monastère, les heures de cours y alternant naturellement avec les loisirs. Ceux-ci consistaient, en dehors des séances de gymnastique, des récréations et des jeux dans les vastes jardins de la Villa Faust, en promenades dans la proche forêt de pins ou sur les plages du Bassin selon la saison. Nos préférences allaient évidemment à la baignade, celle-ci prise en été sur une petite plage accessible en quelques minutes par un chemin escarpé qui se dévalait depuis les jardins du Casino Mauresque jusqu'à la jetée Legalais, aujourd'hui détruite. Ceci en fin d'après-midi, dès la fin des cours à 16 heures 30. Une autre promenade très appréciée était celle qui consistait à traverser le Bassin avec le Courrier du Cap*, pittoresque petit vapeur assurant la desserte des villages de la presqu'ile, Bélisaire, Le Canon, l'Herbe, La Villa Algérienne, Piraillant et Le Picquey. On embarquait à la Jetée Thiers pour débarquer à Bélisaire d'où l'on prenait un petit train qui nous conduisait en bringueballant jusqu'à l'Océan et ses grosses vagues déferlantes. Tout cela évidemment sous l'étroite surveillance de Tante Jeannette. Ces expéditions étaient en général l'occasion d'un pique-nique sur la plage.

* Le Courrier du Cap
LE_COURRIER_DU_CAP

   L'année scolaire se déroulait d'Octobre à fin Juin, ponctuée par ces évènements qui jalonnent l'enfance, progression d'une classe à l'autre, vacances Pascales ou de fin d'année. Mais il est certain que l'évènement le plus marquant de l'année, à l'École Pasteur était toujours sans conteste, la distribution des Prix. Cette cérémonie marquait la fin de l'année scolaire. Je conserve surtout en mémoire celle de 1938. Comme d'usage la remise des prix avait eu lieu le matin dans la grande salle du 1er étage. Mlle Suzanne Boursin présidant, entourée des professeurs. On répondait à l'appel de son nom pour entendre les notes reçues et venir chercher le prix éventuellement décerné. Je conserve précieusement un bel ouvrage de photos prises dans le massif du Mont Blanc, dont l'une créditée à mon Oncle Guy, reçu à cette occasion sans pour autant savoir dans quelle discipline je m'étais distingué. C'est surtout l'après-midi de cette belle journée qui me laisse le plus fort souvenir. En effet c'est dans le jardin situé derrière la villa où avait été dressé un théâtre de verdure, que furent données des représentations auxquelles nous participâmes avec enthousiasme. La petite classe se vit confiée la tâche d'interpréter une  variante de L'Oiseau Bleu, féerie de Maurice Maeterlinck très en vogue à l'époque. Tandis qu'une Fée Sucette nous racontait un conte, je jouais un oiseau bleu avec d'autres condisciples déguisés en volatiles divers. Mais le clou du spectacle suivit ce hors-d'œuvre enfantin : une représentation des "Femmes Savantes", comédie de Molière, interprétée en costumes d'époque par les élèves des classes terminales. C'était gonflé et parfaitement réussi à tous égards. Je ne sais malheureusement ce que sont devenues les belles photos de scène prises par Mouls le photographe attitré de l'Ecole Pasteur. Je sais que ma Grand-Mère Victoire Labour en possédait mais je ne les ai jamais revues depuis la vente du "55".

   Mes souvenirs de notre quotidien à Arcachon sont forcément plus nets vers la fin des années 30. Certains événements  sont ainsi bien inscrits dans mon souvenir tels que les visites de notre Père profitant d'une escale à Bordeaux pour venir embrasser ses "petits crabes". C'était l'occasion d'aller s'empiffrer de pâtisseries chez Foulon et de découvrir les jouets apportés par ce Papa mythique. Lors d'une autre escale à Bordeaux du Fort de Troyon, le cargo des Chargeurs Réunis dont il était le second capitaine, nous passâmes une nuit à bord dans sa couchette. Nous fumes très impressionnés par le tiroir situé en dessous, lequel, aux dire de mon farceur de Père, pouvait s'ouvrir sur un coup de roulis pour y recevoir le malheureux occupant précipité de sa bannette ! J'ai le souvenir du bruit des treuils des mâts de charge fonctionnant toute la nuit pour vider les cales du cargo. Je revois aussi des mulets embarqués avec ces mâts de charge et déposés sur le pont, pour quelle destination ? Le long de ce même quai des Quinconces, alors affecté aux navires des Chargeurs Réunis, était amarré le Massilia, beau paquebot rendu célèbre par un épisode de juin 1940, quand y embarquèrent des hommes politiques, dont Pierre Mendes-France, souhaitant fuir l'arrivée des troupes allemandes pour établir un gouvernement en Afrique du Nord, ce que l'évolution rapide de l'Histoire et la prise du pouvoir par Pétain ne permit pas.

    Ayant atteint l'âge dit de raison, 7 ans, ce fut la première communion, préparée comme de juste par un conditionnement adéquat, et qui se déroula sous les lambris enfumés et les ex-voto noircis de la Chapelle des Marins. Cette annexe historique de l'église d'Arcachon, laquelle n'avait pas encore été promue au rang de basilique lors d'une visite pontificale, était encore "dans son jus" avant qu'un curé trop soucieux des apparences ne la vide de ses ex-votos jugés sans doute plus pittoresques que vraiment chrétiens tout en lui faisant subir un ravalement désastreux. J'ai revue ma petite Chapelle dans les années 80 qui ressemblait, ainsi maquillée, au boudoir de la Pompadour !

  Cette époque  placée, en ce qui me concerne, sous le signe de la piété fut aussi pour moi l'occasion de fréquenter la sacristie, les vêtements sacerdotaux et les accessoires du rituel liturgique en temps qu'enfant de chœur. C'est en tremblant qu'il me fallut, au cours de la messe, prendre le pesant évangéliaire sur l'autel, en descendre les degrés pour le porter de l'autre côté, ceci sans me prendre les pieds dans la soutane ni m'effondrer avec l'auguste charge. Ceci sous le regard des fidèles selon le rituel de l'époque. Quelle angoisse pour ce petit bonhomme ! Dans cet accoutrement je préférais l'emploi de thuriféraire qui me permettait de balancer l'encensoir avec une posture avantageuse. Il ne m'est resté que peu de chose de cette préparation à la vie dévote, hormis ces quelques souvenirs pittoresques.

   Bien entendu je fus embrigadé dans le mouvement Scout comme "louveteau" avec mon inséparable petit copain Claude Agnus. Ce pauvre ami, disparu il y a une dizaine d'années, avait conservé une étonnante mémoire des noms. Quand je l'ai retrouvé avant sa mort, bien que physiquement diminué il ne manquait pas de me citer des noms de nos condisciples de l'époque, garçons et filles que j'avais perdus de vue depuis fort longtemps. Il évoquait d'ailleurs toujours Monique avec entrain comme si nous venions de batifoler la veille dans le jardin de la Villa Faust...

   Mais l'ombre de la guerre avait toujours plané sur la vie de l'École Pasteur, comme sur la France de cette époque encore marquée par l'affreuse tuerie de 14/18. Les commémorations périodiques de ces évènements étaient autant d'occasion d'en évoquer le souvenir si proche pour ceux de la génération prédédente. On nous lisait alors Les Croix de Bois de Dorgeles ou d'autre textes se rapportant à la Grande Guerre.

   Les dernières années de notre enfance arcachonnaise furent aussi les dernières de la paix. Nous avions passées les vacances d'été de 1938 avec nos Grands Parents Courtois au Château de La Planchette, que la famille avait loué pour l'été. Outre Bon Papa François et Bonne Maman Angèle il y avait Tatie (Yvonne) qui y rencontra Peter un beau et grand jeune hollandais qui allait devenir son mari ainsi que notre oncle René (Tonton). Dernière période heureuse de notre famille réunie avant les longues et douloureuses séparations de la guerre.

   Déjà d'inquiétants nuages venaient encombrer le ciel et quand une mobilisation fut annoncée au moment des premières menaces sur la paix, tandis qu'un énergumène vomissait ses imprécations à Nuremberg, et que la "Défense Passive" devenait le sport des Parisiens, notre Grand-Père jugea prudent de nous renvoyer à La Planchette en attendant l'évolution des évènements. Ce ne fut qu'une première alerte et les "Accords de Munich" (Peace for our century!) remirent à plus tard le début des réjouissances.

   Nous étions en vacances en septembre 1939, au pied du Mon-Salève proche de la frontière Suisse, avec notre mère, quand la guerre fut effectivement déclarée. Je me souviens de notre retour en train vers Paris, des gares baignées par les lumières bleu de la "Défense Passive" et des nombreuses immobilisations pour laisser passer les convois militaires. C'était parti pour 5 longues années.

   Puis retour à Arcachon pour une nouvelle, et dernière, année studieuse avec Monique. Ce fut pour moi une année vélo. J'avais appris à pédaler durant les vacances passées à Julouville en 1937 avec notre Père, les premières. Dès que je pouvais me faire prêter une bécane j'allais me faire les mollets dans les rues calmes environnant la villa Faust. D'autre part le climat avait changé à Pasteur : les bouleversements de l'Europe et les menaces venant d'Outre-Rhin avaient amené une affluence d'élèves venant des régions septentrionales pour mettre une prudente distance avec les frontières de l'Est. Ces circonstances avaient amenées les Dames Boursin à augmenter leurs capacités d'accueil,  d'abord en agrandissant l'établissement par la location de Siébel, belle villa voisine de Faust puis en accroissant le personnel enseignant.

    C'est en faisant du vélo dans les jardins du Casino Mauresque que j'ai vu les premiers uniformes "feldgrau". C'était une voiture de commandement entourée d'officiers de la Wermarch consultant une carte, accompagnés de motocyclistes casqués. J'aurais des années pour m'y habituer... Un peu ému, je rentrais à toutes pédales à l'école, fermée depuis queiques jours, pour annoncer l'arrivée des envahisseurs. Je me souviens de Gamé s'écriant : "les Prussiens sont là !". Ils ne manquaient que les cuirassiers de Reischoffen... Tante Suzanne, très maîtresse d'elle, ordonna que l'on ferme les grilles et que nous montions dans nos chambres.

   Je vous raconterai une autre fois ce que furent ces premières semaines "occupées". Arcachon se situant désormais en "zône occupée" comme toute la frange côtière jusqu'à la frontière Espagnole, nous nous trouvions séparés de nos parents qui après avoir quitté Paris avec l'exode s'étaient retrouvés non sans mal à Villeneuve sur Lot. C'est confiés à une forte poissonnière de La Hume, qui avait un "ausweiss" lui permettant de passer la "frontière" pour aller vendre son poisson à Villeneuve,  que nous quittâmes l'École Pasteur pour retrouver notre mère et nos grands parents Courtois.

  À bientôt sur nos lignes.

  Captain Clo