Je ne saurais mieux  faire, en guise d’entrée en matière, que citer cet extrait du délicieux livre de Bertrand Poirot-Delpech, « Le Couloir du dancing » (1) :
       « _ Vous n’allez tout de même pas repartir à la guerre pour un couloir de dancing ?
        Depuis des semaines, j’entendais de travers. Au lieu de Dantzig, le port polonais que Hitler avait annexé et pour lequel les Alliés renâclaient à mourir, j’entendais « dancing », autre mot à la mode, chargé de mystère canaille, bruissant de  tangos. »       
 

  Il se trouve que l’auteur et moi-même avions le même âge à l’époque de ces évènements. J’entendais les conversations des « grandes personnes » à table et ce mot qui revenait sans cesse me plongeant dans la même troublante incertitude. Mon couloir du dancing était celui que nous longions au cinéma l’Eden pour accéder à la salle de spectacle, son entrée baigné d’une lumière rouge infernale  exhalant un fumet lourd d’interdit !

  À Pasteur, cependant, la guerre était un concept familier : outre la mémoire prégnante du dernier conflit, les échos de celle qui faisait rage en Espagne depuis trois années nous parvenaient, d’abord au travers des conversations, souvent passionnées, dont elle était l’objet autour de nous : évocations des violences faites aux églises par les « rouges », comme du martyre des serviteurs de la foi ainsi que de l’héroïsme et des faits d’armes des défenseurs du royaume, les « nationalistes », face aux « rebelles ». La lecture quotidienne du journal « La Croix » par ces dames apportait son lot d’informations terrifiantes ou exaltantes. Nous avions suivi passionnément, entre autres, les péripéties du siège de l’Alcazar de Tolède. La proximité de la frontière augmentait la perception que nous avions de ces évènements dramatiques et des commentaires qu’ils entrainaient. Certains échos du conflit résonnaient plus fortement comme l’explosion des mines échouées à l’entrée des passes du Bassin après avoir dérivées dans le courant depuis les côtes cantabriques. C’est aussi l’arrivée de réfugiés échappés aux combats qui en furent les premières manifestations physiques, prémices de ce que nous allions connaître dans si peu de temps.

  La guerre avec l’Allemagne nazie ayant été déclarée le 3 septembre 1939, nous étions rentrés à Paris avec notre mère qui nous renvoya à Arcachon sans attendre la rentrée des classes. «L’automne 1939 est beau à en mourir, comme souvent les veilles de guerre».  Ces premières lignes de l’ouvrage de Poirot-Delpech  réveillent en moi les sensations vécues après notre retour au pensionnat. C’est vrai, il faisait un temps superbe et la villa Faust fut paradoxalement pleine d’animation et de gaité en ce mois de septembre : s’y retrouvèrent comme pour une dernière fête mes cousins Jacques et Yves, ce dernier reçu au concours allait intégrer l’École Navale et me dessinait au tableau de magnifiques contre-torpilleurs, Patrick Wilson, un ancien élève, superbe dans sa tenue de cadet de Sandhurst venu embrasser sa mère qui habitait un joli cottage à l’orée de la forêt, nous passait sur un tourne-disque des airs de « Lamb’s Walk », la danse à la mode. La gent féminine était représentée par Jacqueline Boursin, nièce de mes cousines et d’autres grandes élèves dont Joan Claig, une jeune pensionnaire anglaise. Jacqueline Boursin qui avait fait fonction de surveillante des petites classes, allait se marier avec un jeune ingénieur TP qui l’emmena en Indochine où il trouva la mort au Tonkin, assassiné par les Japonais. Inutile de dire que le climat de l’institution en était transformé et que les joyeux couples de danseurs évoluant sous le regard indulgent de Tante Suzanne étaient bien la preuve que nous nous trouvions au seuil d’une autre époque.  

  Monique et moi n’étions pas perdus au milieu de cette agitation, en effet mes grands-parents Labour, Camille, Victoire et tante Berthe étaient venus s’installer à Arcachon, à la villa Siebel, en attendant de voir la situation évoluer. Ils y passèrent tout l’hiver. Yvonne Labour, ma marraine, s’étant improvisée répétitrice de langue allemande résidait également à Arcachon ce qui lui permettait, accessoirement, d’avoir un œil sur son fils Jacques.

  C’est donc dans la joie et la bonne humeur que s’engageait cette vraiment drôle de guerre ! Après les ris et les jeux, les cours reprirent dans le calme retrouvé tandis que les communiqués de guerre continuaient de présenter les « opérations » comme des manœuvres de routines sans conséquence. Si les veilles de guerre  les automnes sont souvent beaux et chauds, d’après  Poirot-Delpech, je crois pouvoir affirmer que les hivers de guerre, eux,  sont polaires comme si Dieu voulait châtier la folie des hommes. Celui de 39/40 n’y manqua pas. J’avais commencée une initiation au ski sur les aiguilles de pin l’année précédente mais la piste recouverte de neige gelée eut vite raison de mes chevilles mal équipées. Cependant le charbon ne manquait pas et l’on nous annonçait que « la route du fer était coupée ! »

  Cependant à Paris, notre mère avait dû se chercher un nouvel emploi, Monsieur Stern dont elle était secrétaire, ayant cessé toute activité faute de pouvoir faire rentrer d’Allemagne les produits qu’il commercialisait. Ce fut donc au Ministère du Blocus, entité gouvernementale nouvellement créé, qu’elle  réussit à se faire engager. Ce premier automne de guerre fut aussi la dernière occasion et cela avant plusieurs années, d’une réunion de toute la famille Labour. Famille récemment agrandie par le mariage de Guy avec Madeleine Devies. Sur une photo prise rue Chomel (1)*par mon père on voit, réunis autour d’une table, les trois frères, Jean, Jacques et Guy, les trois belle-sœurs, Yvonne, Jacqueline et Madeleine, ainsi que Lucien Devies, frère de Madeleine. Participent également au repas mes deux cousins Yves et Jacques. Belle tablée en vérité et chargée d’émotion pour le survivant que je suis !

(1)*

Labour's family1


  Une autre photo (2)* prise à cette occasion montre les trois frère en uniforme de mobilisés : Jacques, mon père en tenue d’officier de marine fait briller ses épaulettes aux cotés de ses frères Jean, l’aviateur et de Guy le chasseur. Si leurs destins furent différents ils purent au moins se retrouver sains et saufs à l’issue du conflit.

(2)*

Annees40_3Labours   


Notre père, après cette brève pose, avait rejoint son poste à bord du Fort de Troyon, militarisé avec une pétoire supposée décourager les velléités offensives des U-boot nazis. Il y enchaînait les convois vers la côte d’Afrique au cours desquels la guerre cessait d’être drôle quand un navire torpillé sombrait à proximité.
Ma sœur et moi ne devions le revoir que beaucoup d’années plus tard, en octobre 1944, mais ceci est une autre histoire. 

  Yves (3)*, mon cousin préféré, n’a pas survécu à la guerre, tombé en service aérien le 16 décembre 1945. Il n’avait pu réaliser son rêve de faire l’École Navale, celle-ci ayant été évacuée en juin 40 avant l’arrivée des Allemands et les « bordaches » transférés à l’École de l’Air de Salon de Provence. Il y fit son école de pilotage pour terminer en 1942, comme sous-lieutenant de la dernière promotion de la guerre. Dispersés dans les groupes de « Jeunesse et Montagne » ils en furent  exfiltrés vers l’Espagne à travers les Pyrénées pour ensuite rejoindre l’Afrique du Nord. Malheureusement Yves et son compagnon furent abandonnés par leur guide en pleine tempête de neige. Retrouvés par la Guardia Civil et mal soignés, Yves après des soins à Barcelone et grâce aux relations de sa mère,  fut évacué en Algérie où il fut admis à reprendre une formation de navigant malgré un pied très diminué. C’est en rejoignant Villacoublay comme membre d’équipage d’un bimoteur Siebel dont un moteur tomba en panne à la fin du vol, qu’ils ne purent parvenir jusqu’à la piste,  accrochant des lignes de haute tension au dessus de la vallée de la Bièvre pour s’écraser au sol le 16 décembre 1945.
Jacques, son frère, n’eut guère plus de chance : après une campagne de Normandie très éprouvante comme secouriste sur les lieux des combats, il s’engagea  après la Libération dans les rangs de l’armée du Gal de Lattre de Tassigny en cours de formation. C’est en Alsace, engagé avec son unité de Chasseurs, face aux Allemands qui empêchaient le passage du Rhin, qu’il sauta sur une mine antipersonnelle qui lui arracha la jambe droite. Sa formation et son expérience de secouriste l’aidèrent à se faire le garrot qui lui permit d’attendre les secours dans la neige. Cela mit aussi un terme à sa vocation de Saint-Cyrien. Il perdit la vie le 20 août 1975 au cours d’un accident de moto bénin mais aggravé par sa prothèse qui accrocha la glissière de sécurité de l’autoroute et  projeta  violemment sa tête sur le rail où elle s’y brisa malgré son casque.


(3)*

Yves_Yvonne_Jacques  Yves_ Faire part


  L’hiver passé, avec le printemps vinrent les premiers éléments de ce qui sonnait comme une fin de partie : la guerre entrait résolument dans une phase active qui ne laissait plus de doute quant à la détermination des parties prenantes. Après l’affaire de Narvick, la « route du fer » décidément mal coupée, commencèrent les choses sérieuses. Ce n’étaient plus des réfugiés Espagnols fuyant Franco que nous allions accueillir et guider vers les centres d’accueil organisés par la Mairie, mais des familles Belges d’abord, puis françaises du Nord de la France ensuite. Nous vîmes arriver les voitures couvertes de bagages hétéroclites, voire de sommiers et de literies. Là on ne rigolait plus !
  Ce n’était qu’un début, avec le mois de Juin ce ne sont pas les hirondelles qui arrivèrent mais les avant-gardes de la Wermarch. II faut bien reconnaître que les éléments qui défilaient bronzés et torses nus en chantant pour se rendre à la plage, avaient une autre allure que les malheureux débris de ce qui avait été la première armée du monde dont nous avions récupérés certains éléments désarmés et affamés, rescapés d’un exode où s’était mêlés militaires et civils dans une indescriptible cohue.

Pour nous la « drôle de guerre » avait pris fin, commençait la guerre tout court, celle que nous allions vivre durant quatre longues années dans un Paris occupé et soumis à de cruelles privations de tout ordre. Il nous fallut d’abord rejoindre notre mère réfugiée  à Villeneuve sur Lot, avec laquelle nous quittâmes la zone dite libre pour retrouver la Capitale où une scolarité fort différente de ce que nous avions connu sous les pins de l’École Pasteur nous attendait.    

Nous en resterons donc là,  avec le rituel : "À bientôt sur nos lignes ! "

Vôtre Captain Clo

(i) NRF 1982