C'est avec beaucoup d'émotion que j'ai regardé le formidable documentaire Été 44 réalisé par Patrick Rotman et  diffusé hier soir sur FR3.

Cet été 44, j'allais avoir 14 ans, demeure dans mon cœur et ma mémoire comme marqué par les émotions et les péripéties vécues et partagées avec  ma mère, ma sœur Monique et mes grands parents François et Angèle Courtois,  chez qui nous avions vécues les 4 années de l'occupation allemande à Paris.

L'émotion ressentie à cette évocation souvent poignante mais toujours étonnamment vivante des évènements de cette époque tumultueuse me conduit à tenter d'en restituer le souvenir anecdotique, tant que l'âge m'en laisse les moyens et que ma mémoire ne me fait pas encore défaut.

Je crois répondre ainsi aux demandes réitérées de ceux et celles qui m'ont lancé dans l'aventure de ce Blog en espérant ne pas les décevoir. Il est bien évident que ces évocations ne  sauraient dépasser  le cadre modeste de l'univers familial dans lequel ces souvenirs se situent et qu'ils ne sont que le reflet subjectif du vécu de l'auteur.

Pour bien situer le décor je rappelle que l'armistice de 1940 qui mit fin, en France, aux hostilités avec l'Allemagne nazie nous trouva, ma sœur et moi à Arcachon où nous étions pensionnaires  de l'École Pasteur, établissement tenu par les demoiselles Boursin, des cousines de notre Père. Notre mère qui travaillait au secrétariat du ministère du Blocus (!) vivait chez ses parents, François et Angèle Courtois dans leur appartement parisien de la rue de Trévise situé dans le 9e arrondissement, à proximité des Folies Bergères. Quant à mon père, Capitaine au Long Cours, il continuait d'assurer se fonctions d'officier en second du S/S Fort de Troyon de la compagnie des Chargeurs Réunis ,  mobilisé sur place comme officier de réserve. L'armistice le trouva faisant escale à Douala sur la côte d'Afrique. Notre oncle René Courtois, fils de nos grands parents et frère cadet de notre mère,  accomplissait alors son service dans la marine (il avait suivi les cours de Lieutenant au Long Cours à l'école d'Hydrographie de Paimpol) quand l'approche des forces ennemies vint interrompre la formation de "Chef de Quart" (cours d'officier de réserve)qu'il suivait au Hâvre. On les fit embarquer en urgence sur un rafiot de servitude qui les transborda en Angleterre hors de portée des Panzer Divizion. Il était donc à Portsmouth quand fut proclamée l'Armistice, cette occurrence lui épargnant les affres d'un choix incertain.

L'été de 1944 commença pour moi avec le troisième et dernier trimestre de l'année scolaire vécue dans un collège assez lugubre de Passy où je fus successivement interne puis demi- pensionnaire . Libéré de la vie de caserne il me fallut alors prendre le métro tous les matins pour rejoindre mon école à l'autre bout de Paris,  ce qui n'allait pas sans aléas les alertes  interrompant  de plus en plus fréquemment le trafic. Ce fut pour moi l'occasion de parcourir à pied les voies souterraines  du Métropolitain car lors de l'immobilisation des rames on  pouvait quitter les voitures pour marcher sur le ballast d'une station à l'autre.  Une fois rendu au "bahut",  les cours y étaient également  souvent perturbés par les alertes aériennes qui nous envoyaient poursuivre nos études dans les caves du saint établissement à la lumière des bougies et parmi les réserves de pommes de terre et de charbon de l'économat.

Ceci avait pour les élèves le mérite de rompre avec la rigueur du régime scolaire et je n'ai d'ailleurs pas que de mauvais souvenir de cette période, le printemps puis l'été apportant enfin chaleur et lumière rendaient moins cruelles les privations de plus en plus lourdes principalement au plan alimentaire. Après le charbon ce furent les coupures de courant et de gaz  qui vinrent s'ajouter aux nombreuses difficultés quotidiennes auxquelles devaient faire face les familles. Nos mère et grand-mère accomplissaient des prouesses d'imagination pour nous faire vivre avec les pauvres moyens du bord. Cela se traduisait par des heures de queue à la porte des magasins ou par des expéditions en vélo pour notre mère en proche Normandie afin d'en rapporter quelques vivres indispensables dont le beurre  devenu si rare .

Mais  ce qui, dans ma mémoire, donne la tonalité de cette période c'est d'abord la tension de plus en plus forte due à l'attente des évènements imminents qui allaient sonner pour nous le tournant de cette guerre interminable. Le débarquement des forces alliées, tant attendu et tant annoncé  était l'espérance  majeure: avec le débarquement ce serait la fin de l'oppression, la fin des restrictions (manger était de venu un fantasme obsessionnel!)  mais surtout il signifierait le retour de ceux qui avaient continuer la lutte sur mer et dont nous étions sans nouvelles, nos père et oncle enparticulier .

Tandis que les évènements se précipitaient sur les différents fronts de la guerre, suivis avec avidité par notre communauté familiale regroupée autour de la TSF qui délivrait le soir la voix de Londres et les "message personnels" de la BBC sur un fond de brouillage allemand, nous pointions  fébrilement sur une carte les reculs de l'ennemi sur les théâtres d'opération.

 Je me souviens d'avoir appris au collège, le matin du six juin, la nouvelle du débarquement. Transports de joie, émotion et sidération . S'ensuivit une période d'expectative inquiète tandis que se développait laborieusement la bataille de Normandie, après la consolidation difficile et couteuse des têtes de pont. Mon cousin Jacques Labour, engagé comme secouriste pour échapper au STO  (le Service du Travail Obligatoire en Allemagne ), y vécut  des moments difficiles, particulièrement durant la bataille de Caen si cruelle  et responsable de beaucoup de pertes dans la population civile.
 Mais Ils approchaient et de jour en jour nous nous apprêtions à entendre le bruit des chenillettes des chars libérateurs!  Les alertes aériennes de plus en plus fréquentes étaient  l'un des nombreux signes annonciateurs de la défaite allemande et c'est alors que l'année scolaire se terminait dans un certain désarroi que je vécu mon premier contact directe avec les combats quand, étant dans la cour principale du collège avec d'autres garçons, nous fumes survolés à très basse altitude par deux appareils, un ME109 allemand en feu poursuivi par un Lightning P38 américain qui   en le  mitraillant faisait pleuvoir les douilles de ses mitrailleuses lesquelles se répandirent autour de nous en sonnant sur les pavés. Celle que je m'empressait de ramasser, calibre 12,7,  allait constituer la première pièce d'une collection de souvenirs guerriers. 

 Dans le l'agenda de notre mère, à la page du 15 Août, après évocation de la messe de 11 heures à St Eugène où nous avons entendu les Petits Chanteurs à la Croix de Bois (!) , est indiqué : "Apprenons le débarquement des troupes Françaises et Alliées en Provence, puis:
__-Le métro est totalement stoppé.
    -Électricité seulement de 22h30à 24heures.
    -Maman achète 25 kgs de pommes de terre à 35 frs le kg."
Le lendemain 16 Août, elle note :" Suppression du gaz. Le gouvernement projette un plan de détresse (soupe populaire), les tomates se paient 120 frs le kg !
Le 17 Août: Les  Allemands s'enfuient de Paris .
22 Août: Les Alliés sont à Lisieux ; on se bat dans les faubourgs de Versailles.
23 Août : On se bat à Arpajon; à Paris les édifices publiques sont aux mains des FFI..
24 Août : une barricade a été élevée au carrefour de la rue Bleue, Claude et moi allons y  porter des sacs de sable " ( il s'agit des sacs de la défense passive qui étaient entassés à chaque étage des immeubles depuis le début de la guerre- ndla ).

   Je reprend la plume pour préciser qu'à l'insu de ma mère je suis retourné participer à l'édification de la barricade où il me fallut baisser précipitamment la tête sous une rafale de mitrailleuse tirée d'un véhicule allemand depuis la rue Lafayette pour sécuriser le repli des  nombreux convois boches  empruntant cette voie en direction du Nord -Est.  Je précise que depuis une semaine nous vivions quasiment en état de siège, sans ravitaillement ni gaz ni électricité pour cuisiner hormis quelques brèves périodes de la journée. Pour faire chauffer les aliments des bricoleurs de génie avaient imaginé un "tire gaz" qui parvient à suppléer au manque de pression dans les appareils !  On restait confinés chez soi, les rues étant dangereuses , les  patrouilles allemandes circulaient dans les quartiers en arrosant systématiquement à la mitraillette  pour y neutraliser toute activité hostile.  C'est ainsi que M. Louis, notre vieux crémier de la rue Geoffroy-Marie,  reçut une balle dans la tête quand il sortit imprudemment pour accrocher les volets de sa vitrine .

 (Agenda maternel) : "Vers 22h des cyclistes FFI sillonnent les rues annonçant l'arrivée des chars du Général Leclerc place de l'Hôtel de Ville.  Papa se met au piano et joue la Marseillaise. Il fait chaud, les fenêtres sont ouvertes, sans électricité avec seulement quelques "loupiotes" (?). Nos voisins M.et Mme Bouchet sont avec nous. Quand le piano se tait  les ovations des passants stationnés sur le trottoir  entrent par les fenêtres tandis que  carillonnent les cloches des églises de la Capitale.
De 22h à 2h du matin, canonnade nourrie de la place de la République et la Concorde…
25 Août :  Journée exceptionnellement, idéalement magnifique ce qui fait resplendir les couleurs tricolores décorant les fenêtres  à chaque étage des immeubles.
Nombreux coups de feu toute la journée, Chasse aux miliciens sur les toits.  Reddition des Allemands à 18h."

  Je reprend la main pour  ajouter un souvenir personnel : c'est pendant cette journée de fusillades anarchiques qu'une balle perdue est entrée par une fenêtre du salon pour s'aplatir sur le parquet tandis que ma sœur Monique , imperturbable, continuait sa lecture devant l'autre fenêtre; J'ai conservé également ce trophée.

( Agenda Jacqueline) " 26 Août, Nous voulons aller voir le Général de Gaulle sur les Champs Elysées. Claude, Monique et moi nous juchons sur les balustrades de la place de la Concorde tandis que Père et Mère vont vers le théâtre Marigny. Nous devinons le général.  Sitôt après son passage une fusillade éclate depuis le toit de l'Hôtel Crillon. Nous rampons et au bout d'un quart d'heure d'angoisse nous parvenons sur le Cours La Reine  à l'abri des parapets de la Seine où nous attendons la fin de cette lâche fusillade."

  Je reprend la main pour ajouter à la relation maternelle mes souvenirs personnels de cet épisode héroï-comique. En effet dès le début de cette fusillade dont  on n'a finalement  jamais identifiés les auteurs  supposés (miliciens jouant un dangereux baroud d'honneur), excités de la gâchette ( il y avait beaucoup d'armes en circulation et qui n'avaient pas toutes servies à libérer Paris ! ) , flics nerveux tiraillant au jugé  dans les arbres ou sur des toits selon des indications hasardeuses fournies par la foule ? Quant à moi je me souviens très nettement des minutes passée couché sur le granit ,  la tête plus ou moins  engagée entre les cuisses d'une grosse dame,  où je sentait vibrer le sol contre ma joue au rythme de la mitrailleuse lourde des  tirailleurs marocains qui à quelques mètres arrosait la façade du Crillon . Cette malheureuse façade fut particulièrement visée quand quelqu'un la désigna en hurlant: " c'est la 5e colonne!" ce qui déclencha le tir du tank- destroyer des fusiliers- marins en position à proximité lequel descendit la fameuse colonne d'un coup de 90 sans appel. Les débris de cet élément de la colonnade Gabriel écroulés sur une Simca 8 allemande, qui n'y résista pas, subsistèrent longtemps aux pieds du célèbre palace.

(Agenda Jacqueline) : "Nous nous retrouvâmes tous les cinq rue de Trévise, rompus de toutes les façons mais heureux d'avoir vécu cet après midi inoubliable(et d'avoir reçu le baptême du feu ! )".

 Les journées qui suivirent cette semaine glorieuse furent plus prosaïquement consacrées à la quête d'alimentation toujours problématique et les  généreuses distributions de shewing - gum par les GIs dont le caractère racoleur nous  rebutait un peu ,  ne pouvaient pas remplir le panier de nos ménagères . Enfin et surtout nous demeurions suspendues à l'attente de nouvelles de nos proches: notre père, notre oncle René ainsi que Tatie,  Yvonne notre tante  exilée avec sa petite fille aux Indes Néerlandaises envahies par les Japonais. A la date du 31 Août ma mère note enfin dans son agenda:" Recevons lettre émouvante de Jacques indemne, ainsi que René,  en France après opérations de débarquement. Lettre apportée complaisamment de Cherbourg. Selon les indications données je vais porter ma réponse au Cap.de Frégate Charrier de l'Etat-Major du Gal. Koenig aux Invalides.
 Le lendemain nous recevions la visite du chauffeur du Général de Gaulle nous apportant de la part de Jacques un colis de vivres:  explosions de joie et danse du scalp !…"

Mais la guerre était loin d'être terminée  qui ne permit pas à nos valeureux marins de venir nous embrasser aussi vite que nous le souhaitions tous. Notre père ne bénéficia enfin d'une permission assortie d'un transport vers Paris qu'en octobre  et  j'eu la surprise un matin , revenant d'une course , de le reconnaître marchant vers notre immeuble en portant deux lourdes valises, sa casquette de Lieutenant de Vaisseau  sur la tête. Je vous laisse le soin d'imaginer  l'ambiance qui régna ce jour là au second étage du 30 rue de Trévise…

Voici donc les  quelques souvenirs que j'ai voulu rassembler,  à votre intention,  de mon adolescence et de notre histoire familiale  qui s'inscrivit à son modeste niveau en surimpression  de celle vécue à la même époque par  la plupart de nos concitoyens. 

À bientôt sur nos lignes.

Claude Labour alias CaptainClo