Adieu à Imogène

    Hier Imogène, mon joli bateau,  est parti sur une remorque vers la Méditerranée où il naviguera aux mains de son nouveau maître, mon ami Claude Nicaise qui me l'a racheté.

    Il aura été mon sixième et dernier bateau . Arrivé trop tard pour un "skipper" trop vieux et surtout éprouvé par la douloureuse perte de son équipière sans laquelle naviguer n'avait plus sens ni attrait, je ne pouvais plus que le regarder vieillir  tristement   dans le port d'Arcachon.

    Mon premier voilier, Margouillat, était un joli petit "Snipe",  fin régatier,  construit par mon Père à Pointe Noire en 1950 , j'avais alors 20 ans. Il me rejoignit ensuite à Port Gentil au Gabon où il me donna beaucoup de joies à tirer des bords entre la Pointe Clairette et l'estuaire de l'Ogoué.

    Il fut suivit bien des années plus tard, ayant enfin acquis, avec la maturité et une situation "assise", les moyens adéquats,  de Serena,   une Amphitrite ,  mini "ketch" de 8 mètres sur plans  de Maurice Amiet, acheté "d'occase" à Toulon en 1967. Ce n'étais pas un racer, tant sans faut, mais il ma laissé de bons souvenirs dont, outre des sorties avec mon Père et mon vieux complice et ami Henri, l'initiation aux (parfois rudes) joies de la navigation à la voile de celle qui allait devenir ma tendre petite épouse, Line...Ainsi le printemps précèdent notre mariage,  nous fîmes une jolie croisière en Corse qui lui permit d'admirer in situ les dauphins et autres cachalots  accompagnant notre tranquille navigation. Ma mignonne hôtesse de l'air n'en avait jamais vu autant depuis sa Caravelle!

     Serena et son confort minimaliste fut relevé en 1971 par une unité plus sérieuse qui réclama le renfort d'une aide financière à laquelle consentit, sans sourciller, mon austère beau-frère Georges . Ce fut donc "Petit Volant", Yawl hollandais en acier construit chez Van Der Meer pour le compte d'un yachtman fortuné  qui pratiquait alors les courses du RORC en Manche. Accastillage de "compett'", pour l'époque, avec intérieur soigné: la classe!

    Petit Volant (PV) ce fut toute une époque de notre vie heureuse à laquelle il me faudrait consacrer plusieurs chapitres, à commencer par la relation de notre première grande croisière, aux Baléares,  avec mon Capitaine au Long Cours de père, Line et les deux mousses, François et Pascal, nos neveux respectifs

    La retraite venue et l'âge avec, après une période "terrienne",  PV ayant lui aussi rejoint les invalides,  de même que les saumons reviennent à la source y terminer leur périple, j'ai avec Line retrouvé les rives du Bassin d'Arcachon qui m'avaient vu grandir. Donc un bateau s'imposait: ce fut Margouillat ll,  un monotype d'Arcachon amélioré et construit par un charpentier  "de marine",  recommandé par des amis (!),  qui sévissait à proximité de notre jolie Villa Blanche à Gujan-Mestras. C'était dans nos moyens et suffisant pour une remise à niveau. Il me permit également de retrouver les particularités et les pièges de cette mer intérieure moins innocente qu'il y parait!

    Après quelques rappels à l'ordre sous forme de "dessalage" par temps frais qui me firent comprendre que j'avais soit perdu la main soit perdu l'âge des gamineries,  je décidais de passer au niveau supérieur.

    Et de lancer la mise en chantier d'un "Pacific", dériveur lesté et série mythique du Bassin, conçue  durant la dernière guerre. J'avais navigué, jeune homme,  sur celui de Claude Agnus, mon ami d'enfance et condisciple à l'École Pasteur. Conservant de bons souvenirs de cette époque je ne doutais pas de les retrouver à l'identique.

    Obstiné dans l'erreur, je confiais à notre voisin la réalisation du projet. Projet qui devait avoir un caractère "historique", le dernier Pacific construit l'ayant été en... 1963. Je ne tardais pas à avoir des doutes concernant la capacité de l'artiste de mener à bien cette entreprise. Il s'avéra, hélas, que ce doux rêveur et fumiste n'aurait jamais dû quitter le guichet de banque derrière lequel il caressait ses rêves de chantier naval. Après un lancement catastrophique et plusieurs retours au chantier il fallut confier ce chef-d'œuvre au Chantier Bonnin pour refaire ce qui pouvait l'être. Il nous aura coûté cher celui là et il manqua de peu  dégoûter Line de la voile plaisancière!

    Mais on ne pouvait pas demeurer sur ce raté ;  je trouvais donc à revendre  Hiva Oa, c'était son nom,  inspiré par le souvenir d'une traversée à la voile du Pacific sud  achevée dans cette ile des Marquises chère à Gauguin et Jacques Brel qui y reposent.

    Line ayant fermement déclaré:" qu'elle ne me concevait pas sans bateau", mais par ailleurs lasse de se faire rincer sur un "mouille cul", nous nous rendîmes au Grand Pavois de La Rochelle de septembre 2009 pour y trouver notre bonheur. Ce fut un "Titango", ravissant petit sloop de 6,50 m, alliant le classicisme des formes à un gréement et un accastillage modernes. Ce fut le coup de béguin. Ayant pris rendez-vous avec le constructeur, Alexandre Genoud Bateaux Bois à Fouras, nous revenions  à La Rochelle début Octobre pour une sortie d'essai par un temps radieux dans la baie de Quiberon. Le temps de la réflexion, de quelques négociations et d'un petit voyage de fin d'année à Cuba, nous passions courant Janvier 2010  commande ferme au chantier Genoud de notre Titango, cela avec les acomptes inhérents .

    Le mois de février fut froid comme celui de Mars au début duquel nous allâmes sur la baie de St Brieux, à La Bouillie, visiter mon ami et ancien patron de la SOAEM de Port Gentil, Francis Lefèbvre vieux marin, mousse à 16 ans sur les 3 mâts Terre-Neuvas, toujours gaillard à 90 ans! Francis nous fit visiter les beaux rivages de la baie avant de nous régaler princièrement autour d'une table chargée des meilleurs produis de la mer.

    Nous quittâmes le Val André par un temps exécrable pour faire escale à Fouras et jeter un coup d'œil au chantier avant de rejoindre la Villa Blanche. Line était mal et toussait beaucoup. Nous attribuâmes cela à sa méchante bronchite chronique d'incorrigible fumeuse. Mais il fallut consulter et aller de consultations en examens pour aboutir au verdict fatal.

    Imogène fut donc construit dans ce climat, Line subissant avec courage une chimiothérapie lourde dont on nous promettait qu'elle "sortirait". Les photos prises lors de la mise à l'eau du bateau montre Line rieuse sous sa perruque blonde (une blague de Line!).

    Line cessa de souffrir à Bordeaux le 19 Avril suivant. J'ai immergées ses cendres dans le Bassin accompagné de mes amis Jacques Dié et Guy Terrasson. Nous ne l'oublierons pas.

 À bientôt sur nos lignes.

                            Claude Labour alias Captainclo