Jacques_3ePartie

 

Je reprends la suite de cette relation/évocation de mon père, Jacques Labour, interrompue par les tribulations d'un déménagement moralement pénible et finalement inutile puisque le projet immobilier envisagé est abandonné pour quelque chose de plus réaliste dans le temps. J'y reviendrai bientôt.
Pour l'instant il me faut terminer le triptyque concernant mon père que nous avions laissé à l'orée de son âge adulte.
C'est avant de quitter la Cie Radio Maritime et de débarquer du vieux pétrolier "Massis" en 1928, que se situe un événement qui mérite d'être relaté puisqu'il aurait pu mettre un point final et tragique à ce blog. En effet, ayant depuis longtemps souhaité naviguer sur un des derniers voiliers encore en service dans les flottes marchandes, il fut informé de ce que l'Eugène Shneider, trois-mâts Nantais relâchant au Hâvre en route vers Gand, cherchait un officier radio. Débarquant à Dieppe il voulut saisir cette occasion d'enrichir son expérience et sauta dans le premier train pouvant le conduire au Hâvre avant l'appareillage du voilier. Les aléas des correspondances et les horaires des marées qui commandaient le remorquage en rade de l'Eugène Shneider ne lui permirent pas de réaliser son rêve : le trois-mâts, retour de la côte d'Afrique, chargé de bois lourds, avait quitté Le Hâvre le 24 décembre 1926, veille de Noêl, pour son dernier voyage.
La nuit de Noël en Manche a toujours mauvaise réputation, les marins y craignent les mauvaises rencontres avec des navires aux équipages ayant quelque peu laissé "flotter les rubans" devant la crèche. Crainte hélas justifiée cette nuit-là durant laquelle l'Eugène Shneider, abordé par temps clair par le S/S Burutu, vapeur anglais, sombra en quelques minutes. Seuls survécurent 4 matelots qui purent sauter sur l'abordeur.
Cet épisode dramatique explique peut-être qu'il ait ensuite, comme sa future épouse le lui demandait expressément lors de leurs fiançailles, renoncé à la vie de marin pour tenter d'exploiter à terre ses compétences par la création, en association avec un ami ébéniste, d'une entreprise de fabrication de matériels radio, meubles combinés, électrophones, et autres équipements très en vogue à la fin des années 20.
L'aventure coïncidant malencontreusement avec la "crise" de 1930 (déjà !) ne dura que les 3 années nécessaires à vérifier que l'excellence professionnelle ne suffit pas à faire fi des lois de l'économie.
Si cette période troublée, avec ses difficultés matérielles, faillit être fatale à leur union, ce fut aussi celle qui vit l'atterrissage en terrain difficile de ses deux rejetons, votre serviteur en septembre 1930 suivi par une petite Monique en novembre 1931.
Tandis que l'un allait retrouver les embruns tonifiants et le bon air du large sur les chalutiers de la mer du Nord où il exerça ses talents de radio pour le plus grand profit de la grande pêche, son épouse regagnait, comme elle l'écrit dans ses notes, "le gîte familial".
Les années qui suivent verront mon père enchaîner sans discontinuer, embarquements "alimentaires", et séjours à Alger, comme pion au lycée de Maison Carrée en suivant les cours de l'École d'Hydrographie préparant aux examens de Marine Marchande. Brevet de Capitaine Marine
Marchande en 1935, Lieutenant au long cours en 1936, Capitaine au Long Cours en 1937, ce dernier
après hospitalisation, la fatigue l'ayant empêché de se présenter à une précédente session d'examen.
Diplômes en poche, il naviguera sous les couleurs de la Cie Maritime des Chargeurs Réunis,
comme premier lieutenant puis second capitaine jusqu'à la déclaration de guerre.

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L'armistice le trouve second du Fort de Troyon à Douala, où notre "rebelle" se trouve dans son élément naturel pour se joindre d'instinct à ceux qui refusent l'armistice. Ayant facilement persuadé, sans violence, le "pacha" de quitter le bord pour accepter un rapatriement à l'amiable vers la mère patrie, toute honte bue, mon père va immédiatement mettre au service de la France Libre, outre le navire, ses talents et son ingéniosité de spécialiste des télécommunications.
Après avoir remis en service, grâce à des lampes récupérées sur des épaves, les transmissions de l'Etat Major de Douala, il va créer de toutes pièces la station d'émission de Pointe Noire où il organisera la formation des futurs radio navigants de Forces Aériennes Françaises Libres.
Promu enseigne de vaisseau de 1ère classe, il va enchaîner les embarquements sur le Sarvorgnan
de Brazza
puis à bord de la corvette Ct Détroyat, qu'il commandera 3 mois par intérim
en assurant la protection des convois le long de la côte africaine de Freetown au Cap.
1943, tournant de la guerre, rentré en Angleterre, il est affecté à la division des chasseurs de sous-marins où il prend le commandement du chasseur12 "Bénodet". Rude métier qui doit lui rappeler les chalutiers de mer du Nord de sa jeunesse. Le 6 juin 1944 les chasseurs de l'Ile de Wight ne sont pas invités à la parade, à leur grande colère, mais le 12, commandé par notre rebelle trouvera un prétexte à prendre la mer et, le 7 juin, récupérant une barge de GI's en panne, la prendra en remorque pour aller l'échouer à destination. Ensuite premier débarquement sur le sol de France à Port-en-Bessin pour y faire provision de… camemberts avant un retour triomphal à Cowes.
Devenu commandant de la division des chasseurs de Cowes, il rejoindra Brest après l'armistice. J'y ferai, à vrai dire, réellement la connaissance de mon père durant nos premières vacances en famille au Tres Hire pendant le mois d'août 1945. Ce qui ne fut facile pour personne. Celui-ci devant être affecté comme instructeur de navigation à l'école des EOR de la marine, nous prenions nos dispositions pour une année scolaire en Bretagne, quand rappelé brutalement un Dimanche matin au milieu de la préparation des langoustes, il lui fallut embarquer dans la voiture de la Marine envoyée le chercher pour prendre, avec ma mère, le train de Paris. De là un DC4 d'AF le conduisit à Alexandrie où l'attendait l'Aviso Annamite dont il fut le second capitaine , sous les ordres du Ct Philipon, en Indochine jusque en 1947.
Affecté lors de son retour à l'EM de la Marine, il fut rayé des cadres en 1948, atteint par la limite
d'âge dans son grade de Lieutenant de Vaisseau. Capitaine de Corvette de réserve, le modeste quartier-maître radio avait quand même exécuté un beau parcours !
Couvert de médailles, "Jacques le rebelle" était rentré dans le rang et le reste est une autre histoire…
À bientôt sur nos lignes.
Captain Clo.